Gustave Courbet, La Rencontre

Le prêt exceptionnel consenti par musée Fabre à la Fondation Beyeler du tableau de Gustave Courbet La Rencontre constitue un événement majeur. Du 7 septembre 2014 au 18 janvier 2015, le tableau rejoint, avec Le Bord de mer à Palavas , les chefs-d’oeuvre de l’artiste réunis à l’occasion de la vaste exposition « Gustave Courbet » organisée par la Fondation Beyeler, à Riehen, à proximité de Bâle.

La Rencontre illustre l’histoire de la Solution Bruyas-Courbet qui apparaît comme l’une des plus belles aventures artistiques du XIXe siècle français, demeurée à jamais vivante sur les cimaises du musée Fabre.
Héritier d’une famille de banquiers de Montpellier, Alfred Bruyas entend mettre sa fortune au service de la promotion de l’art moderne. Bien que toujours en relation avec son compatriote Alexandre Cabanel, Bruyas élargit considérablement sa culture artistique. Résidant principalement à Paris entre la fin de l’année 1849 et 1853, il achète compulsivement un grand nombre de toiles dont les Femmes d’Alger dans leur intérieur d’Eugène Delacroix qui marque une étape importante dans les ambitions du mécène. Si Octave Tassaert, qui triomphe au Salon de 1850-1851 avec Une famille malheureuse et Ciel et Enfer , est l’artiste qui incarne pour Bruyas pendant plusieurs années la Solution artistique qui l’habite, il n’a pas le caractère nécessaire pour réaliser tous les idéaux du collectionneur. Le triomphe de l’art moderne exigeait à ses yeux de revoir les mécanismes du mécénat traditionnel. L’astre nouveau qu’attendait Bruyas avait pour nom Gustave Courbet.

La Solution Bruyas-Courbet : un artiste et son mécène unissent leur force pour promouvoir l’art moderne

Bruyas découvre véritablement Courbet au Salon de 1853. Avec audace, il achète des toiles contestées, Les Baigneuses , véritable manifeste d’un art libre et La Fileuse endormie (musée Fabre). La même année, il pose dans l’atelier du peintre. Le portrait, d’une extraordinaire vigueur d’exécution, connu sous le nom de Tableau-Solution , montre le collectionneur plein d’assurance, la main gauche énergiquement appuyée sur un volume qui porte l’inscription : Études sur l’Art moderne. Solution. A. Bruyas. Le mécène est convaincu d’avoir trouvé en Courbet un artiste d’une trempe supérieure, capable de mener le combat à ses côtés, de réaliser ses desseins et d’accroître de la façon la plus novatrice qui soit sa collection. Dans la lettre datée du 3 mai 1854 que Courbet expédie à Bruyas avant de se rendre à Montpellier, le peintre réitère sa foi en leur association artistique providentielle. Il a bien compris que seul Bruyas pouvait lui permettre de travailler en toute indépendance en s’affranchissant de l’organisation des arts en France et des spéculations liées au commerce. L’histoire de la Solution va désormais prendre une tournure nouvelle. Elle s’incarne dans une œuvre forte à laquelle est mêlée directement la vie du collectionneur. Cette œuvre, réalisée en 1854 lors du séjour du peintre à Montpellier, a pour nom La Rencontre .

La composition de La Rencontre

Le schéma général de la composition s’inspire d’une estampe populaire montrant Les Bourgeois de la ville parlant au juif errant , gravée en 1831. L’artiste voyageur de trente-cinq ans, la silhouette svelte et athlétique, entre dans la composition par la droite. De profil, il s’est donné le beau rôle avec son habit clair qui accroche la lumière ; il a son matériel de peintre sur le dos et tient un bâton de pèlerin. Il se présente en apôtre d’une religion nouvelle, celle du réalisme, les pieds solidement ancrés dans le sol, parfaitement libre et indépendant. La pose est hiératique. L’expression impassible, un rien hautaine. Bruyas, au centre, de deux ans son cadet, est élégamment vêtu avec son caban vert et ses gants blancs. A ses côtés, son serviteur Calas tient un plaid avec une expression déférente. Entre le collectionneur et son artiste, pas de véritable échange de regard. Les deux hommes, presque sur un pied d’égalité laissent deviner le lien d’interdépendance qui les unit. Le riche héritier entend mettre sa fortune et ses convictions au service de l’art moderne à un moment crucial de son histoire à condition d’être un acteur visible de ce combat. Fort de ce soutien, Courbet entend poursuivre la lutte engagée depuis quelques années en se passant du soutien du gouvernement. 

Bonjour Monsieur Courbet ! 

Caricature de Cham, "Leçon de politesse donéne par M. Courbet à deux bourgeois", Le Charivari, 25 juin 1855

Le tableau entre dans la légende lors de sa présentation à l’Exposition universelle de 1855, où  il « fait un effet extraordinaire », selon les dires du peintre. Mais le collectionneur n’en retire nulle reconnaissance officielle. La portée symbolique de l’œuvre échappe totalement. Ce tableau élaboré durant les mois d’intimité, certes codé mais pourtant si éloquent et lumineux, est la risée de tout Paris où on le nomme Bonjour Monsieur Courbet . Malgré la position centrale qu’il occupe dans le tableau, Bruyas apparaît, aux yeux de la critique et des caricaturistes qui se déchaînent, comme un obscur et naïf bourgeois de province qui s’est laissé abuser par un artiste vaniteux et manipulateur qui s’est mis en scène de la façon la plus avantageuse comme le dépeint Edmond About dans son Voyage à travers l’Exposition des beaux-arts   (pp. 204-205). Bruyas, se sentant trahi, soustrait le tableau à la vue du public et adopte une position de repli, renonçant pour un temps à défendre les avant-gardes de son temps.
Un épisode, en apparence anodin, va porter un coup fatal à la Solution : après un séjour dans le Midi en mai 1857 en compagnie de Courbet, Chamfleury, admis dans l’intimité du mécène, fera paraître, sitôt rentré à Paris, un conte satirique dans la Revue des Deux Mondes, intitulé Histoire de M. T… , dans lequel il tourne en ridicule l’amateur. Bruyas se montra gravement affecté par cette « exécution » dans laquelle il pouvait soupçonner la complicité de Courbet.
Sa revanche, Bruyas la tiendra quelques années plus tard. Ce qui lui avait été refusé en 1855, Bruyas entend le réaliser dans les galeries du musée de sa ville natale auquel il offre sa collection en 1868. Le mécène dirige lui-même l’accrochage de ses salles et prend soin de mettre à l’honneur au centre d’un long mur La Rencontre qui affirme avec éloquence son rôle central d’initiateur de l’art moderne et de collectionneur visionnaire.

En acceptant de faire sortir du domaine privé cette collection si intimement liée à son aventure artistique, Bruyas avait repris en main son destin. La Solution avait triomphé d’une manière inattendue sur les cimaises d’un des plus importants musées français en dehors de la capitale.

Source bibliographique :

  • Michel Hilaire, in cat. exp. Gustave Courbet , RMN, 2007, n° 71, pp. 214-217
Gustave Courbet (Ornans 1819 - La Tour de Peilz 1877)
La Rencontre ou Bonjour M. Courbet
1854
Huile sur toile
H. 132 ; L. 150,5 cm

S.D.b.g. : 54. G. Courbet

Inv. 868.1.23

Hist.: don Bruyas, 1868.