Bénigne Ganeraux, Le Nid d’amours

Bénigne Gagneraux, né à Dijon en 1756, s’inscrit pleinement dans la constellation d’artistes néoclassiques fascinés par l’Italie et bien représentés au musée de Montpellier. Étudiant le dessin et la peinture à Dijon, il est lauréat en 1776 du Premier prix de Rome de peinture instauré par les États de Bourgogne. Désormais, il ne quittera plus l’Italie. Sa production picturale s’oriente vers des sujets historiques, mythologiques ou allégoriques, peint dans le style néoclassique qui triomphe à la fin du XVIIIe siècle et dont les Français, élèves de l’Académie de France à Rome ou gravitant autour de cette institution, sont les véritables fers de lance.

Les œuvres de Gagneraux rencontrent un succès plus particulier auprès du roi de Suède Gustave III, qui lui commande un portrait de groupe immortalisant sa rencontre à Rome avec le pape Pie VI lors de sa visite du Museo Pio Clementino en 1784 (Prague, Galerie nationale, Palais de Sternberg). Dès lors, les commandes vont en se multipliant pour le peintre. Le Nid d’amours , de même que La Diseuse de bonne aventure (Montpellier, Musée Fabre, donné par les Amis du musée Fabre en 2013) sont particulièrement caractéristiques de la lecture originale du néoclassicisme proposée par Gagneraux. À l’opposé du style viril et dramatique élaboré par David, notre artiste puise dans l’Antiquité une poésie tendre et primitive que l’on qualifie souvent d’anacréontique. Ses douces allégories ( Le Génie des arts et L’Amour vainqueur de la force , Dijon, Musée des beaux-arts) illustrent le renouvellement de la sensibilité européenne, contemporaine du sentimentalisme de Rousseau ou de Bernardin de Saint-Pierre. Violemment molesté lors des émeutes anti-françaises de 1793 Gagneraux se réfugie à Florence avec François-Xavier Fabre et Louis Gauffier. Il finit ses jours de façon tragique en 1795, en se suicidant par défenestration.

Notre tableau donne à voir le charmant spectacle d’une jeune fille en tenue antique nourrissant avec des grains une « couvée » de petits amours dans un nid. La composition n’est pas sans évoquer la très fameuse Marchande d’amours de Joseph-Marie Vien (1763, Fontainebleau, Musée du Château), peinture manifeste du néoclassicisme mais rappelle également la mythique Léda et le cygne de Léonard de Vinci, tableau perdu mais copié à de multiples reprises (par exemple par Francesco Melzi, Florence, musée des Offices , montrant de petits amours éclosant d’un œuf. Les silhouettes comme les plis de la robe de la jeune fille sont peintes dans un style très linéaire, simplifiant les volumes et donnant un caractère hiératique aux silhouettes. Ce style est l’émanation des gravures et dessins « au trait » produits par l’artiste, publiée en 1792, qui inspireront profondément l’art de John Flaxman. Le paysage, autre grand sujet d’intérêt de l’artiste, est rendu avec beaucoup de soin et de délicatesse et entre en résonance avec Le Moine lisant que François-Xavier Fabre, se souvenant de son ami Gagneraux, donna au musée lors de sa fondation en 1825.

Quoi qu’encore aujourd’hui méconnu, l’artiste fut représenté dans la très importante exposition De David à Delacroix en 1974 puis fit l’objet d’une exposition présentée en 1983 à la Villa Médicis et au Musée des beaux-arts de Dijon, à laquelle figura ce tableau. Le style linéaire et la poésie pure et parfois même étrange de Gagneraux auront une influence considérable sur les artistes néoclassiques les plus radicaux aux alentours de 1800, qu’il s’agisse du jeune Ingres, de la secte des barbus ou des peintres nazaréens allemands.

Pierre Stépanoff

  • En savoir plus:

Catalogue de l’exposition De David à Delacroix, La peinture française de 1774 à 1830, Paris, Grand Palais, du 16 novembre 1974 au 3 février 1975, sous la direction de Pierre Rosenberg. Paris, Edition des musées nationaux, 1974.

Birgitta Sandström, Bénigne Gagneraux 1756-1795 : éducation, inspiration, œuvre, Stockholm, 1981.

Catalogue de l’exposition Bénigne Gagneraux, 1756-1795 : un peintre français dans la Rome de Pie VI, Rome, Galerie Broghèse, avril-juin 1983, sous la direction de l’Académie de France à Rome et du musée des beaux-arts de Dijon.

Bénigne Ganeraux
Le Nid d’amours
Signé et daté : « Gagneraux. 1793 »
Huile sur toile
H. 39,3 ; L. 51,2 cm

Hist. : œuvre peinte à Florence en 1793 ; collection Henri Baudot à Dijon en 1845 ; mentionné chez les héritiers Baudot à Dijon à la fin du XIXe siècle ; vendu avec la collection Baudot à Dijon en 1892 ; collection particulière dijonnaise à partir de 1983 ; vente Sadde commissaire-priseur, Dijon, 5 novembre 2016, lot n° 249, préempté par l’Etat au bénéfice du musée Fabre ; acheté par Montpellier Méditerranée Métropole pour le musée Fabre.